De l’Ill en l’Isle un train pour Périgueux

(1) Alsaciens à la descente du train rsg

Le numéro 14 dans l’étoile est le nombre de passagers autorisé dans le wagon par la SNCF

Afin de faire place nette au théâtre des opérations de la seconde guerre mondiale, un plan d’évacuation des populations civiles est mis à exécution le 1er septembre 1939, dans la « zone rouge » de la ligne Maginot, dès la déclaration de la mobilisation générale. Le déplacement de cette population fut imposé, soudain et massif. Ce plan concerne principalement 530 000 Alsaciens, 280 000 Lorrains et 130 000 Francs-Comtois. Les 80 000 habitants de dix-neuf communes du Bas-Rhin dont 60 000 Strasbourgeois trouveront refuge dans une Dordogne peu peuplée à cette époque. Les départements de la Haute-Vienne et du Lot-et-Garonne entre autres, connaîtront la même histoire. Après un long et fatiguant voyage, pour beaucoup d’Alsaciens et leur 36 kilos maximum de bagages autorisés par personne, c’est le premier contact avec une autre province française, le Périgord, qui leur est totalement inconnue. « Il arrivait jusqu’à 8 000 personnes par jour en gare de Périgueux, raconte Jean Bonnefon. La plupart dormait sur place avant de repartir en train  vers d’autres gares périgourdines. Les personnes âgées ne parlaient que l’alsacien. Chez nous, elles ne parlaient que l’occitan. De plus, les périgourdins n’avaient pas été prévenus de cet afflux massif de population… Ce fût un choc de plus après la déclaration de guerre et ce fût également le choc des cultures. Malgré tout, cela se passa bien conclu Jean Bonnefon en glissant une petite anecdote : L’équipe du Périgueux Football Club a été championne de Dordogne sans forcer, car elle avait intégré les professionnels du Racing Club de Strasbourg. D’ailleurs, l’équipe s’est appelée l’Entente Périgueux-Strasbourg. » Christophe Voltz dont la grand-mère fit le voyage ajoute : « Ils sont partis au plus vite, du jour au lendemain, sans trop savoir pourquoi, dans des trains de voyageurs, de marchandises ou à bestiaux. Certains ont même dû voyager sur des wagons plateaux à ciel ouvert. Ils étaient de tous les  âges, mais sans les hommes valides de vingt à quarante ans,qui avaient été mobilisés pour le front. Les trains devaient s’arrêter toutes les deux heures pour les besoins des personnes. Ils devaient se garer à chaque fois qu’un convoi militaire montait vers l’Es afin de lui céder le passage sur la ligne. Certains se sont même égarés et ont mis plus de six jours pour arriver à destination. Ils roulaient si lentement que parfois des jeunes passagers  sautaient du train pour courir à côté. Les gens ne mangeaient que des aliments en  conserve. Le premier vrai repas leur a été servi à Périgueux. Le voyage fût vraiment difficile, mais sans incident notoire pour les personnes. » De septembre 1939 à juillet 1945, le conseil municipal de Strasbourg sera réfugié à Périgueux. Les deux régions ont autant de similitudes que de différences. La Résistance soudera les hommes pour un destin commun. La plupart de ces « exilés de l’intérieur » restèrent près d’un an sur place. Des amours vont naître, des vies basculeront, des mariages seront célébrés, des petits Alsaciens viendront au monde en Périgord, des anciens quitteront ce monde et des périgourdins ‘’monteront ‘’ en Alsace. Après la capitulation nazie, lorsque les Allemands demanderont aux populations évacuées de revenir en Alsace, 15 000 personnes décideront de rester en Dordogne jusqu’à la fin de la guerre.

                                                               En Alsace 

L’Alsace fût envahie pas les colonnes du 3eme Reich quelques jours après l’évacuation précipitée des habitants vers la Dordogne. Un an plus tard grâce à une intense propagande des allemands en zone occupée, le retour de bon nombre des alsaciens était effectif. En effet, suite à une campagne de bourrage de crâne orchestrée par les Allemands sur le thème « RETOUR AU PAYS » beaucoup de réfugiés s’y sont laissés prendre. Il faut dire que les allemands « mettaient le paquet » arguant que si l’aller s’était fait dans des wagons à bestiaux, le retour serait dans des « vraies » voitures à voyageurs et même certains en 2eme classe ! Arrivés à Strasbourg, ils furent accueillis en fanfare, les soldats Allemands portant même les valises des voyageurs âgés ou aidant les mères accompagnées d’enfants, et ce, sous les nombreux objectifs des caméras de la propagande du 3eme Reich, à un point tel que beaucoup se demandaient si c’était les « mêmes » Allemands qu’ils avaient connus quelques jours ou quelques mois plus tôt. Après avoir retrouvé leur confort, l’enchantement fût de courte durée. Les villages étaient administrés par des Allemands et l’unique langue parlée était celle de l’occupant avec l’interdiction formelle de s’exprimer en français. Les rues furent rapidement rebaptisées de noms en Allemand et tous les ouvrages en français furent retirés des bibliothèques et brûlés.

La germanisation était imposée, sans possibilité d’y échapper, le tout enregistré par les caméras de la propagande nazie, l’Alsace étant présentée aux allemands de l’intérieur comme une province nouvellement conquise parlant allemand et débarrassée des juifs.

                                                     Naissance d’un spectacle

Quatre-vingts années plus tard, c’est cette rencontre improbable que raconte le spectacle imaginé, écrit et créé par le périgourdin Jean Bonnefon et l’Alsacien Christophe Voltz, à travers des histoires et des chansons qui mettent en scène des hommes et des femmes que rien ne prédestinait à vivre ensemble. Un spectacle trilingue dans lequel se mêlent contes et chansons en français dans sa majeure partie, en Alsaciens et en occitan, sur fond de cette période forte de l’histoire de France. Il s’appelle « D’Ill en Isle, un train pour Périgueux », en référence aux deux rivières qui traversent les deux villes principales Strasbourg et Périgueux : ILL en Alsace et L’Isle en Périgord. Á l’image de ces deux artistes et de leur complicité naturelle autour de cette histoire, des liens étroits inaltérables existent toujours entre les deux régions. En témoignent les nombreux jumelages qui perdurent depuis 1993 pour certains et qui sont particulièrement actifs entrent de nombreuses villes et villages des deux territoires. « D’Ill en Isle, un train pour Périgueux » n’est pas une leçon d’histoire mais un partage d’histoires et de chansons tour à tour drôles ou dramatiques, mais dans tous les cas authentiques. Ce spectacle en co-production avec le Festival de contes du Lébérou (en Périgord noir) sera joué tout aussi bien en Alsace qu’en Périgord.

(2) Jean-Bonnefon & Christophe Voltz rs

Le Périgourdin Jean Bonnefon (à G), a une solide connaissance de la culture et de l’histoire du Périgord. Il est auteur, compositeur, interprète, (une dizaine d’albums en occitan et en français), écrivain et réalisateur de films documentaires, journaliste directeur de Radio France Périgord et d’Aqui TV. Il est aussi le président de l’association « Voix du Sud », le Centre des Écritures de la Chanson d’Astaffort (Haute-Garonne) crée par Francis Cabrel en 1992. C’est dans ce cadre-là, qu’il a rencontré l’Alsacien Christophe Voltz (à D), un comédien qui vit pleinement l’expérience de la scène. Il est aussi auteur, compositeur, interprète en alsacien et en français, conteur et chroniqueur de radio pour RFM Strasbourg. Il voue un attachement à Schiltigheim, sa ville d’origine qui lui fit découvrir le bonheur du théâtre et il vient d’enregistrer « Vostok Project » un album de six titres de Pop rock en alsacien.

Contact Périgord : Jean Bonnefon 06 07 54 18 31, Contact Alsace : Christophe Voltz 06 41 92 35 85, Production : Ginette Bonnefon 06 07 19 65 59. e-mail : artsmodestes@orange.fr

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Ce spectacle est coproduit avec le Festival de contes du Lubérou en Périgord Noir. A (g), Jean Bonnefon avec à droite Paul Rigau, président du festival.

Texte : Bernard Chubilleau

Photos : Archives Famille Hirlimann, Francis Annet et Bernard Chubilleau

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La gare de Périgueux aujourd’hui. A partir de la déclaration de guerre, elle a pu recevoir jusqu’à 8000 civils évacués par le train, depuis les régions de l’Est de la France.

                           La gare de Périgueux, témoin de l’histoire

Une forte délégation alsacienne constituée d’élus et d’associations est venue à Périgueux afin de marquer solennellement les 80 ans de l’évacuation de 1939 vers la Dordogne de 80 000 Alsaciens. Le 7 décembre 2019, une plaque commémorative a été dévoilée en gare de Périgueux en la présence de nombreuses personnalités et de Michel Chaminade, manager Gares & Connexions de la Dordogne.

Une plaque en gare de Périgueux 2 rs

Pour la majorité de ces Alsaciens déplacés, ce fut le premier grand voyage, dans des conditions d’hygiène et de sécurité déplorables, vers cette « France de l’intérieur » qu’ils ne connaissaient pas. Ce fût un déchirement dramatique aussi rapide que brutal. Dans ce contexte tragique, leur accompagnement par les Périgourdins a été extraordinaire d’empathie et d’ouverture vers l’autre, tout en passant au-dessus de la différence de langage. Entre le 6 et le 25 septembre 1939, la gare de périgueux a accueilli un flot incessant de réfugiés à raison de 875 personnes en moyenne par train, soit 3500 personnes par jour après un voyage cauchemardesque. Certains sont repartis avec les périgourdins du maquis pour reconquérir leur territoire, notamment avec la brigade Alsace-Lorraine crée en Dordogne par André Malraux alias le colonel Berger. Mais plus de 20 % sont restés en Dordogne. Ils sont toujours là aujourd’hui pour maintenir ce lien affectif fort entre ces deux régions ô combien éloignées et différentes. L’émotion a été totalement partagée lors du spectacle, jugé exceptionnel à l’unanimité, « D’Ill en Isle, un train pour Périgueux » du Périgourdin Jean Bonnefon et de l’Alsacien Christophe Votz. « Une pépite pour raconter l’histoire à nos enfants, et certainement une piste à emprunter dans le cadre du devoir de mémoire » selon Antoine Audi, maire de Périgueux._DSC6125 r5 rs

Laurence Muller-Bronn (àg), vice- présidente du conseil départemental du Bas-Rhin, avec Catherine Bergdolt (à dr), qui a revêtu le costume traditionnel alsacien en hommage à sa mère de 90 ans qui n’a pas pu faire le voyage pour retrouver la famille  périgourdine qui l’avait hébergée pendant la guerre.

« Soyons fier de cette solidarité, de ce sens de l’accueil et du partage des Périgourdins en vers les Alsaciens » a déclaré Laurence Muller-Bronn vice-présidente du conseil départemental du Bas Rhin et maire de Gerstheim, l’une des villes évacuées. « L’impossible a été réalisé grâce à la mobilisation sans compter des habitants, du personnel des chemins de fer et de l’administration. C’est une forme d’épopée qui nous rassemble aujourd’hui pour que nous nous souvenions qu’il est parfois possible, ensemble, de soulever des montagnes quand la cause est belle, noble et généreuse » a conclu Antoine Audi._DSC6133 rs

Antoine Audi, maire de Périgueux avec Catherine Bergdolt

LVDR n° 3756 et n° 3760.